Au fil des mots, des textes empruntés, des postures de Yoga expérimentées :

"Il ne faut pas lâcher le mouvement pour rechercher la tranquillité. Il faut au contraire rechercher la tranquillité au sein du mouvement.
Dans le mouvement même, il y a une éternelle tranquillité. Mouvement et tranquillité n’ont jamais été séparés".
Seng Chao (374-414)

La vigilance dans le geste 
 

La pratique posturale du yoga est duelle. Asana, la posture statique est l’aspect le plus répandu de cette pratique. Après une préparation, le corps adopte une attitude donnée et le pratiquant y demeure ; il habite sa posture pour un temps plus ou moins long. Puis, après la posture, il place son corps dans une attitude de repos pour faire place aux sensations avant une éventuelle posture de compensation.
Karana constitue une forme plus dynamique du travail postural. Il s’agit d’enchainer une série de postures et de reprendre cet enchaînement plusieurs fois sur un rythme respiratoire précis.
Notre corps est construit pour le mouvement. Quelques centaines d’articulations nous permettent de faire bouger notre corps dans des directions et des amplitudes variées.
La pratique posturale du yoga est quasi-infinie, même si au cours des siècles elle a été progressivement codifiée par les grands maitres qui se sont succédés.
D’un point de vue physiologique donc, nous sommes des êtres de mouvement. Pour la bonne santé de notre corps, il nous faut bouger. Notre structure osseuse, nos cartilages nécessitent la mise en mouvement du corps pour pouvoir rester en bon état. Des muscles qui ne travaillent pas assez ou plus du tout s’atrophient, se rigidifient, entrainant des douleurs chroniques, des déformations osseuses et articulaires qui deviennent rapidement invalidantes.
La pratique du yoga en mouvements permet la mise en action des articulations, des muscles de façon progressive. La répétition permet au corps de s’assouplir et de se tonifier en même temps. La circulation sanguine est activée, le corps s’échauffe. Mené sur le rythme de la respiration, ce travail peut se prolonger très longtemps, le seuil de la fatigue recule.
Le travail en mouvement permet en outre de « fixer »plus facilement le mental, l’empêchant, par la concentration sur l’action présente, de s’échapper et de vagabonder.
La vigilance est la qualité d’éveil, la qualité de … l’EVEIL.
 

Annemarie Hebeisen - Revue Française de Yoga - Juillet 2002

Cours de danse
La méditation de la mer
Cours de yoga senior
Studio de yoga

Quelques textes sur les postures de Yoga :

I. Morin Larbey - La posture debout : quelle aventure !

L’évolution de l’espèce humaine se cristallise autour de la bipédie. Plusieurs théories s’accordent pour attribuer son origine à un changement environnemental.
Les conséquences de ce redressement se traduisent physiologiquement. La posture debout, en yoga, s’inscrit dans cette perspective historique. Mais qu'est-ce au juste que se tenir debout ? Depuis combien d'années nous sommes-nous redressés ? Quelles en ont été les conséquences physiques, psychologiques, spirituelles ? Dans ce redressement, nous nous tenons au centre même de notre évolution, témoins vivants, si j'ose dire, de cette mutation de l'espèce humaine, conscients des changements passés et à venir, inéluctables. En sachant qu'en yoga l'usage dans certaines lignées comme celle de Madras est de commencer la pratique en étant justement debout, l'envie m'est venue de faire un détour par nos ancêtres, d'aller voir du côté des spécialistes et de ce qu'ils ont à dire des différences entre le corps de l'homme préhistorique et celui de l'homme moderne. La bipédie est au centre du débat.

NOS PREMIERS PAS PRÉHISTORIQUES

Il semblerait, selon les dernières recherches, que nous ayons partagé avec les grands singes africains un dernier ancêtre commun, dont on cherche toujours la trace. Une des hypothèses les plus couramment admise fait état d'évènements climatiques et géologiques se produisant en Afrique entre huit et six millions d'années. Un fossé d'effondrement creuse le continent depuis le nord de l'Éthiopie jusqu'au lac Malawi, au sud. Cela a pour conséquence l'élévation des contreforts du Rift qui va faire barrière géographique. Le climat change, les pluies venues de l'ouest sont retenues par cette barrière, il pleut moins à l'est, des plantes herbeuses se développent et la savane s'installe. C'est la théorie d'Yves Coppens, connue sous le nom d'East Side Story. D'après lui c'est dans ce contexte que les homininés, notre lignée, émergent, alors que les paninés, sous famille de grands singes africains et groupe frère des homininés comprenant les chimpanzés, les bonobos et les gorilles, restent à l'ouest du Rift. La bipédie plus élaborée est liée à ce nouvel environnement. Elle est acquise alors pour favoriser les déplacements, voir plus loin et détecter les dangers.

L'arbre est toujours là, mais les grandes forêts ne sont plus l'habitat quotidien. La marche s'impose mais, nous le verrons, la course aussi. De proie, l'homme deviendra prédateur. Pour un autre spécialiste, Pascal Picq (paléoanthropologue maître de conférence au Collège de France) la bipédie, l'outil, la chasse sont des caractéristiques qui existent chez notre dernier ancêtre commun: « Elles apparaissent dans le monde des forêts et sont sélectionnées par la suite dans le contexte des savanes arborées. Ces aptitudes comportementales sont présentes chez des hominidés ancestraux vivant dans les forêts. L'aptitude à se redresser sur les deux jambes fait partie du répertoire locomoteur des grands singes hominoïdes depuis plus de dix millions d'années. Cette marche bipède a été sélectionnée comme une adaptation avantageuse pour la survie de l'espèce lors de ces changements d'environnement comme l'East Side Story. En fait, l'environnement ne crée rien mais sélectionne. »(…)

Les différences et les spécificités du squelette et de la musculature de l'homme moderne, l'Homo sapiens, découlent de la bipédie permanente et spécialisée qui s'est répercutée sur la forme du pied, des membres inférieurs, du bassin, du tronc et sur la position de la tête.

« La colonne vertébrale est un peu comme un ressort à ruban, explique Dominique Gommery - chargée de recherche à l'unité de dynamique et évolution humaine du CNRS - les courbures des segments cervicaux, thoraciques et lombaires rendent la colonne plus élastique et plus résistante à la compression. » C'est indispensable pour amortir les chocs quand le talon frappe le sol.

Prenons la colonne vertébrale et distinguons les caractéristiques propres à l'humain : les vertèbres lombaires sont plus nombreuses et plus larges que chez les grands singes, et leurs apophyses transverses donnent une base solide aux muscles impliqués dans la stabilisation du tronc. Les vertèbres soudées du sacrum et du coccyx sont larges et cette partie vient s'insérer sur un bassin plus trapu. D'où une ceinture pelvienne renforcée. Mais pourquoi? Voici ce qu'en dit Christine Berge, directrice de recherche au laboratoire Etudes et adaptation des systèmes ostéo-musculaires au Muséum d'histoire naturelle: « L'ennemi numéro un d'un mode de locomotion où l'on élève son centre de gravité à presque un mètre du sol, c'est la gravité. Dès lors, le but c'est d'avoir un bassin le plus ramassé possible pour limiter les mouvements cisaillant sur les articulations. Dans la course, il est l'élément clé de la stabilisation. Sa forme qui traduit l'adaptation au poids du corps, a cependant rendu plus difficile l'accouchement qui fait s'enchaîner la rotation puis la flexion du nouveau-né. En quelque sorte, nous avons acquis la spécialisation envers et contre tout. » (…)

Les australopithèques disparaissent à cause d'un assèchement de leur environnement autour de 2,5 millions d'années. Et nous voilà avec une multiplicité d'autres homininés, pour arriver au seuil de notre espèce d'homme moderne. Depuis trente mille ans, il ne reste plus qu'une seule espèce d'homme, installée sur la planète. Son adaptation est liée à sa culture et à ses moyens techniques. Homo sapiens est le dernier représentant de cette très longue histoire évolutive. Notre morphologie et notre squelette sont plus fins que ceux de nos ancêtres, et « nous sommes uniques parce que nous sommes seuls », écrit Pascal Picq.

Forts de cette remontée dans le temps et de cette visite de courtoisie à nos vieux parents, la posture debout, en yoga, prend toute sa dimension, et même une dimension singulière: repère dans le temps, dans l'espace, affirmation d'une présence au monde et d'une vigilance à l'instant.

Elle permet l'immobilité mais prépare et autorise la mise en mouvement, la mise en marche en confiance et conscience vers l'autre, l'inconnu. Le souffle est là... fil ténu parfois mais tenu.


Isabelle MORIN-LARBEY
Revue Française de Yoga - Juillet 2005

Equilibre, instant de grâce ... ou fruit longtemps mûri

Qui dit équilibre, parlant de l’homme vivant, dit mouvement, gestes, attitudes. Il y a longtemps que les grandes traditions spirituelles ont pris conscience que nos gestes et attitudes constituent un miroir, le miroir le plus véridique de nos états intérieurs, conscients et inconscients. Et elles s’en servent comme instruments d’acquisition de la sagesse. L’équilibre n’est jamais donné d’emblée.

L’équilibre est éphémère et capricieux
Tous ceux qui pratiquent le yoga, les arts martiaux, la cérémonie du thé et tant d’autres disciplines psychocorporelles, savent ce que c’est que de recommencer mille et mille fois le même geste : l’apprentissage parait désespérément long, les progrès peu perceptibles, quand ce n’est pas bien souvent l’impression de régresser ! Et puis un jour, on s’aperçoit qu’en restant sur la configuration extérieure du geste, nous regardions du mauvais côté. Car pendant tout le temps de l’apprentissage, c’est notre être intérieur qui a évolué. Et c’est parce que cet être intérieur a évolué que notre geste finit par évoluer à son tour. La progression finit par s’inscrire visiblement dans nos évènements. Cette variation peut d’ailleurs aller dans les deux sens, car le malheur veut que nous soyons tout aussi capables de régresser que de progresser et que la désorganisation de notre être intérieur, toujours possible, entraîne la désorganisation de nos gestes, même s’ils étaient devenus très habiles.
Le geste du thé, celui de la danse, etc.… sont éphémères par nature. Il faut être là au bon moment pour les recevoir, comme il faut être présent au bon moment pour les accomplir.
La grâce n’est pas toujours au rendez-vous ! Chaque geste, si appliqué soit-il, peut apporter un élément de surprise, en bien ou en mal. En bien, c’est l’étonnement, en mal, c’est l’irritation !
Au cours de nos pratiques de yoga, nous avons connu quelques « moments étoilés » comme les appelait Dürckheim. Au cours de nos exercices de calligraphie, nous avons vu naître sous notre pinceau quelques superbes caractères chinois, quelques superbes bambous … autant de petits cadeaux qui nous ont consolés de beaucoup de déboires. Notre vie quotidienne aussi se trouve jalonnée de quelques rencontres réussies, de quelques moments de contemplation affectés d’un coefficient de plénitude. Tout se passe comme si, en récompensant nos efforts à des moments inattendus, ces petits cadeaux nous étaient donnés pour encourager notre persévérance « sur la Voie ». Ils n’étaient sans doute pas spectaculaires. C’étaient des cadeaux très subjectifs, très personnels : il est presque impossible de les communiquer, de les faire partager à notre entourage. Et pourtant, ils enracinent en nous le sentiment que nous avançons dans la bonne direction. Même s’il est fragile, c’est à ce sentiment de certitude que j’aimerais donner le nom d’équilibre. Dürckheim donnait le nom de « petite voix » à cette réalité ténue et fugitive.

Bernard Rerolle - Extrait de la Revue Française de Yoga – Juillet 1991
 

Lâcher-prise

Mot magique qui promet la guérison des maladies de notre temps, le bien-être enfin retrouvé du corps et de l’esprit. Lâcher la prise que nous mettons sur le monde, sur les autres et sur nous–mêmes. Ramer à contre-courant de la propension à prendre conscience, prendre l’air, prendre la parole, prendre forme, prendre place. Défaire le lien qui nous étouffe, car, prenant, nous sommes pris à notre tour par ce que nous prenons. Emprisonnés par ce rapport spontané de possession. La question du lâcher prise semble aussi vieille que l’humanité ; en tout cas, les grandes philosophies antiques en font déjà un sujet de méditation. Je ne mentionnerai ici que le yoga, qui, comme on sait, était une sagesse, une « voie de libération » plutôt qu’une gymnastique.
Le texte de référence de cette voie, les Yoga Sûtra, aborde la question dès le début de son exposé. Parmi les comportements dont le futur yogi doit se défaire et parmi ceux qu’il doit adopter dès le début de la pratique, il me semble que plusieurs sont en lien avec ce que nous mettons sous les termes de « lâcher prise ».
Le premier d’entre eux est la vertu majeure du yoga, celle qui ouvre le chemin :
la non-violence, ahimsâ, un mot qui signifie littéralement « le fait de ne pas nuire ». Puis nous trouvons asteya, « ne pas s’approprier », et encore aparigraha, « ne pas (s’) agripper ». Et le dernier d’entre eux, îshvara pranidhâna, propose de « s’en remettre à plus grand que soi ».
Progression remarquable. Ahimsâ, asteya, aparigraha sont tous trois des termes formés à partir du préfixe privatif sanskrit a- ; ils indiquent le fait de s’abstenir, de laisser, de lâcher. Quant au dernier, il dit quelque chose d’un peu différent, la « remise de soi » à un Autre. Ainsi les Yoga Sûtra tracent-ils un chemin qui va du lâcher prise à l’abandon.
Ils insistent par ailleurs sur la décision qui préside à un tel choix. Le futur yogi doit cultiver une forme de tempérance ; il doit aimer l’intensité, l’ardeur brûlante. A ce prix, sa pratique lui obtiendra un corps et un esprit fermes, déliés, forts. Les Yoga Sûtra  nous disent très clairement que, sans volonté opiniâtre, il n’est pas de yoga, c’est à dire pas de voie de libération.
Il y a donc un délicat équilibre entre « laisser » et « vouloir », mieux encore, une étroite corrélation, qui fonde la subtile progression du lâcher prise à l’abandon.
Notre contexte contemporain diffère évidemment de celui des ascètes philosophes qui ont dessiné l’architecture du yoga.
… Le message est à recevoir sans malentendu : acceptation n’est pas démission, lâcher prise n’est pas laisser aller. Mais c’est dans une certaine forme de faiblesse, là où la maîtrise vient à manquer, ne suffit plus pour avancer, l’acceptation apparaît comme une valeur spirituelle : quand on se démet des positions de toute puissance, qu’on se déprend d’attachements – d’ailleurs encombrants ou douloureux – pour accueillir une présence, une parole, un évènement dans la surprise de leur nouveauté. L’être humain apprend à se laisser faire par l’imprévisible de la vie. Et c’est alors qu’il découvre sa souveraine liberté.


Ysé Tardan Masquelier - Extrait de la Revue Française de Yoga – Juillet 2006

 

Le silence


Comme le poisson appartient à l’océan et l’oiseau au ciel, le yogi est un être du silence. Silence extérieur, silence intérieur. Silence du corps, des émotions et des désirs, des mémoires et des pensées. Plénitude d’un silence heureux, qui n’a plus besoin de se dire, ayant tout accepté et pardonné. Présence au monde d’un silence ouvert qui ne se soucie plus de se protéger, étant imprenable, ancré au cœur de l’être.Le problème bien contemporain de savoir si le yoga enferme dans une bulle de bien-être à l’abri des bruits d’un monde rageur, s’il empêche de s’engager en mettant au pratiquant des « boules quies invisibles », trouve une réponse. Les courants d’air qui secouent nos jours troublés soufflent aussi sur ces espaces silencieux que la pratique nous consent : le yoga est dans la continuité de la vie, et réciproquement ; le silence est le contrepoint de la rumeur, du chant, du cri, et réciproquement …
Certes, on peut toujours se servir des techniques du yoga pour se retrancher dans un autisme d’autant plus subtil qu’il se pare des plumes de la spiritualité. Comme on pourra le constater ici, nous sommes conscients de cette impasse possible et nous avons souhaité y réfléchir en proposant d’envisager le yoga dans un tout autre esprit, dans ce que nous pourrions appeler une démarche « éthique ».
Pour employer l’expression indienne, le silence est le fruit d’un tapas - une ascèse, une discipline … Tapas canalise les énergies, non pas pour les réduire, mais pour en extraire la pleine potentialité.
C’est un travail opiniâtre, à la fois abandonné et volontaire, un ensemble d’actions cohérentes destinées à produire le  résultat intérieur escompté – bonne santé, harmonie, stabilité, sérénité.  Il s’agit bien de faire pour être transformé : faire silence, de plus en plus souvent et profondément, pour instaurer un état fondamental de silence.
La pratique du yoga conduit à faire silence pour être en silence.
Faire silence grâce à tous les exercices qui éteignent l’incessant bavardage intérieur et l’agitation corporelle.
Ce travail fait éclore un état de pure présence, de réceptivité, de vigilance lumineuse.


Ysé Tardan Masquelier - Extrait de la Revue Française de Yoga – Juillet 2007

La joie n’est pas la joie, c’est pourquoi je l’appelle la joie

Le texte qui suit procède de la retranscription d’une conférence dont l’oralité a été conservée.

La joie est intimement liée au détachement et à la rencontre. Je crois que dans la joie, il y a la paix de cœur et dans le même temps le détachement. Il y aussi la rencontre …

Etre vrai dans le détachement
On cherche toujours des maîtres spirituels mais dans mon cas, le plus grand maître dans ma vie, le plus grand maître spirituel, c’est le handicap qui ne me laisse aucun répit … Et le corps, j’allais dire, plus que le handicap !
Le plus grand malentendu, c’est qu’on recherche la joie à l’extérieur de soi-même, à l’extérieur de la blessure, à l’extérieur de ses complexes mais si la joie existe, elle est peut-être au fond de la blessure. Le malentendu c’est donc d’essayer de guérir à tout prix la blessure pour trouver la joie alors que celle-ci, peut-être, est déjà donnée au fond du fond comme disait maître Eckhart.
Souvent, ce qui contrarie la joie, à mon sens, c’est qu’on a peur de perdre les choses. Je crois que c’est la joie qui mène au détachement et non pas le détachement qui mène à la joie. Ou plutôt, c’est un cercle vertueux : plus on est dans la joie, plus on est dans le détachement. Autrement dit, le détachement ne s’obtient pas, à mes yeux, par la privation. Peut-être au contraire, la privation accroît-elle le manque et nous rend-elle plus avide encore.
La joie est une nudité spirituelle quand on ne joue plus aucun rôle, quand on n’est plus influencé par le regard de l’autre, lorsqu’on est purement en vérité, comme on est. Et au contraire, ce n’est pas du mépris ni de l’indifférence. Le détachement n’est jamais de l‘ordre de l’indifférence. Le détachement, c’est être totalement dans la réalité.

Etre au présent dans l’abandon
Il  s’agit de tout mettre en œuvre pour éviter la souffrance que l’on peut éviter. Cependant, il y a des souffrances qui demeurent et, dans ce cas précis, l’attitude que je crois la plus juste, c’est l’abandon. Se détacher du détachement ! C’est-à-dire être dans un complet abandon. Paradoxalement, l’abandon c’est le contraire de la résignation. L’abandon, ce n’est pas la résignation, ce n’est pas la passivité au sens de subir. C’est au contraire, être totalement dans le présent, lorsqu’on se laisse traverser par la vie et qu’on est mû par elle.
Un premier élément pour la joie, c’est cet abandon. Dans l’abandon, il n’y a rien à faire. Il y a juste à laisser la réalité être comme elle est.

Etre dans son corps
Un sage indien, Swâmi Prâjnanpad, disait : « Aimer quelqu’un, c’est aider à le relâcher ». J’aime bien cette idée : aimer quelqu’un, c’est finalement aider à le détendre.

Alexandre Jollien - Revue Française de Yoga – Janvier 2013

Etre dans son corps ... enracinement et distance

- Nous disons couramment : « Etre bien dans sa peau. ». Tout ce qui touche au corps aujourd’hui vise à cela. Mais qu’est ce cela signifie exactement ?

- « Etre bien dans sa peau » concerne notre façon d’être dans son corps.
Parlant du corps, rappelons la distinction entre « le corps qu’on a » et le « corps qu’on est ».
« Le corps qu’on a », c’est tout simplement le corps physique qui recherche l’efficacité et la santé. Si quelque chose ne va pas, on va voir le médecin. On s’entraîne dans un sport et on cherche à avoir des forces pour faire certaines tâches. C’est, pour ainsi dire, le corps extérieur. 

Toute autre chose est le « corps qu’on est ». C’est l’ensemble des gestes dans lesquels on s’exprime et on se réalise, dans lesquels on se présente en tant que quelqu’un. On « joue » par exemple au grand patron ou bien au timide. On se comporte de façon différente dans des gestes qui vous montrent dans un certain état d’être, que l’on soit timide ou non. Tout s’exprime dans des gestes. L’ensemble des gestes dans lesquels on se présente, c’est justement « le corps qu’on est ».

Pourquoi est-il important de voir cette différence, lorsque l’individu se cherche pour devenir celui qu’il est au fond de lui-même ? Parce que ce sont les gestes dans lesquels il se présente et non pas l’efficacité qui sont le signe de son être. Voila de quoi il s’agit quand on parle d’être bien ou pas dans sa peau.

 

- Est-ce que le corps et l’attitude corporelle influencent le psychisme ?

- Si on s’agenouille, c’est un geste. C’est un geste d’humilité. Et ce geste n’exprime pas seulement l’humilité mais il réalise aussi intérieurement une façon d’être là qui représente l’humilité. Chaque geste n’exprime pas seulement ce qu’il exprime, mais il réalise ce qu’il exprime. Aussi est-il toujours intéressant de voir le contact existant entre un geste et le sentiment qu’il exprime.
 

L’esprit guide - Entretiens avec Karlfried G. Dürckheim

Le sens de la vie : un chemin de vie en yoga

Une vie spirituelle épanouie repose sur deux piliers à chaque instant de notre quotidien. D’une part, la vigilance qui permet de gérer les émotions, de comprendre le monde et de se comprendre ; d’autre part, l’acceptation de ce qui est. L’assise en silence permet de développer ces capacités.

Le quotidien comme exercice
Karlfried Dürckheim insistait sur le fait que si un exercice particulier régulièrement pratiqué est nécessaire pour avancer sur la Voie, c’est en fait toute l’existence qui doit devenir un exercice. Vivre le quotidien comme un exercice au service de la Grande Vie repose avant tout sur deux attitudes qui sont comme les deux colonnes sur lesquelles se construit l’édifice de la vie spirituelle. Toutes les traditions religieuses sont d’accord là-dessus : il s’agit de la vigilance et de l’acceptation.

La vigilance
Cette vigilance doit bien sûr s’appliquer à tous nos actes, mais très particulièrement dans certaines circonstances. Tout d’abord chaque fois que se lève en nous une émotion: vigilance pour ne pas nous laisser emporter comme un fétu dans la tempête, mais aussi, une fois le calme revenu, vigilance pour discerner quel aspect particulièrement vulnérable de notre psychisme a été touché et pourquoi. Vigilance nécessaire également pour discerner le sens des évènements, heureux ou malheureux, qui viennent infléchir le cours de nos existences et qu’en général nous attirons en fonction de nos états intérieurs. En particulier, il faudrait nous interroger sur ce que veulent nous dire les maladies qui nous frappent et qui ont toujours une racine psychologique. Vigilance aussi pour accorder de l’importance aux phénomènes de synchronicité, plus fréquents qu’il n’apparaît superficiellement et que nous avons trop tendance à banaliser sous le vocable de « hasard ». Ils nous rappellent que le monde où nous vivons, et que nous prenons pour la réalité, conditionné par l’écoulement du temps et les lois du déterminisme, n’est que le reflet d’un monde où règne l’instant éternel et les lois de l’analogie.

L’acceptation
C’est le second pilier de la vie spirituelle. C’est dire qu’acceptation n’est pas résignation et que là encore l’intelligence vigilante est nécessaire pour distinguer ce que, devant un évènement que nous ressentons comme injuste, nous pouvons ou non essayer de changer. Il s’agit simplement d’accepter ce qui, indiscutablement, est : et ne pas surimposer sur « ce qui est » ce qui selon nous devrait être (à savoir que la personne disparue soit toujours là). Il est des circonstances où « accepter ce qui est » nous paraît impossible et où toute notre conscience est envahie par le refus. Dürckheim en distingue trois où l’acceptation est particulièrement difficile: la proximité immédiate de la mort, la solitude totale et l’absurde. Dans ces trois épreuves extrêmes il s’agit, dit-il, d’accepter l’inacceptable : « L’homme peut alors faire l’expérience d’une protection inconcevable pour l’esprit humain, alors qu’il est abandonné par le monde. Dans les trois cas, l’acceptation de l’inacceptable n’est ni de l’héroïsme, ni de la résignation, mais l’expérience d’une liberté inconnue de lui par laquelle il dépasse l’expression de son moi habituel. Au coeur de l’anéantissement, des ténèbres et de la cruauté de ce monde, l’homme accède à une Force, une Clarté et un Amour qu’on peut dire surhumains parce qu’il les éprouve en contradiction avec toutes les contingences de ce monde. ». En cette attitude « d’acceptation de ce qui est » réside l’aspect essentiel de ce que Durckheim appelle « conscience coupe » ; la coupe accepte tout ce qu’on y verse, nectar ou poison, sans refus. Elle a son contraire dans la « conscience flèche » qui malheureusement caractérise la plupart de nos états de conscience ordinaires : sans cesse tendus vers un but et d’autant plus dans le refus de l’échec que le résultat espéré paraît important.

L’assise en silence
S’asseoir en silence et tenter d’entrer dans l’état méditatif, c’est d’abord renoncer momentanément à toute action et à tout attachement aux pensées concernant les actions passées ou à venir, pour demeurer immobile dans la seule présence de l’ineffable : centré sur l’unique Réalité, l’Un sans second au-delà de toutes les apparences dans lesquelles nous nous agitons à l’état ordinaire. Cela suppose le renoncement provisoire mais inébranlable à toute impulsion aux mouvements : mouvements du corps dans l’immobilité totale, fluctuations des pensées dans le détachement de leur déroulement sans fin. Ne plus être emportés par le besoin continuel de bouger, de parler, de considérer le passé et de préparer l’avenir, c’est le grand silence qui nous fait entrer en relation avec notre réalité ultime, « notre visage originel, celui que nous avions dès avant la naissance ». L’assise en silence donne de l’importance à la tenue, à la forme et à l’unité. S’asseoir, s’enraciner, croître. Renouveler, approfondir, recommencer l’expérience de s’asseoir extérieurement et intérieurement au plus profond de soi-même. Se lâcher : c’est la personne entière qui se lâche dans une bonne tension. Passer de la performance à la « transformation » en devenant de plus en plus transparent à la « Présence » qui nous donne la chance de devenir disciple de l’Être Essentiel. 

Jean Marchal - Renata Farah - Extrait de Revue Française de Yoga – 2001
 

Marcher, méditer

L’acte de marcher est une recherche constante d’équilibre dans le corps. Nous l’oublions dans l’automatisme de notre façon habituelle de marcher.Pris dans la vitesse de notre mouvement, nous n’avons plus conscience du constant réajustement qu’opèrent notre cerveau et notre corps.Nous sommes emportés par une force qui fait que souvent nous marchons « devant nos chaussures » tirées en avant par notre tronc.
Dans l’enseignement de K. Graf Dürckheim, l’importance est placée sur le quotidien comme exercice et l’exercice au quotidien. Toute pratique doit être, pour prendre sens, régulière et selon les exercices, progressive.
Ainsi en est-il dans la pratique du yoga de l’approche de certaines postures. Permettre au corps de se laisser apprivoiser, pour acquérir la souplesse et la fermeté nécessaires à l’esprit de la posture – sthira sukhá, comme disent les Yoga Sûtra.
Vivre la marche comme un exercice, une posture, demande que l’on sorte de l’automatisme pour se rendre présent à chaque pas.
La marche devient alors l’exercice de contact avec le monde extérieur, la marche devient alors l’exercice de retour dans notre centre, la marche devient alors … méditation.
Tout voyage commence avec un premier pas, y compris ce voyage de retour dans notre centre, notre demeure intérieure.
Marcher, c’est avancer dans le monde, c’est avancer au milieu des autres, avec les autres. Méditer en marchant n’est pas un acte de repli sur soi… Le regard reste paisible pendant la marche : ne rien chercher, laisser venir, ne pas se laisser tirer hors de soi par les images que capte notre regard, mais sentir les globes oculaires paisibles dans les orbites.
Le pied est l’organe de contact avec le sol ; il est très adaptatif grâce à ses grandes capacités de déformation. Eveiller de la sensation tactile sous les pieds, regarder avec les pieds, apprendre à sentir le déroulé du pied sur une surface plane puis irrégulière, épouser le sol (« Marchez comme si vous embrassiez la terre de vos pieds » dit Thich Nhat Hanh, moine zen vietnamien) et toujours … se confier.
Si on habite les gestes de la marche, on pratique un exercice précieux.
Thich Nhat Hanh dit encore : « La terre est marquée de notre anxiété et de notre douleur. Il nous faut marcher de façon à seulement la marquer de paix et de sérénité. Nous en sommes tous capables, il suffit de le souhaiter ardemment. »
Dans la pratique du geste méditatif, tout commence par un expire – lâcher prise – par rapport à tout ce qui nous retient d’être.

C’est un don.
« Je donne, je me donne, je m’abandonne, pour me recevoir » enseignait K. G. Dürckheim.
Quand l’exercice du pas de paix est bien intégré, il peut être vécu dans une marche « normale » avec la même intensité, car souvenons-nous que tout est affaire de présence …

Annemarie Hebeisen - Revue Française de Yoga – Juillet 2005

 


« Nous n’avons qu'à être là, mais humblement mais instamment, comme la Terre est là, acquiesçant aux saisons … »
Rainer Maria Rilke

De l'art de se pencher : une application pratique

Lorsque cet article sur les flexions latérales m’a été demandé, m’est venue à l’esprit sur le champ la fable de la Fontaine « Le chêne et le roseau ». Pourquoi le chêne se retrouve-t-il déraciné malgré cette puissance évidente … ?

Eh bien voilà, la force ne suffit pas, il faut la souplesse aussi, qui, loin d’être synonyme de faiblesse, permet de se mettre à l’écoute.

Nous sommes en plein concept du yoga, au cœur de cette alliance reine de sthira-sukha, de l’aisance et de la fermeté.

La flexion latérale en est un puissant symbole : la solidité et la fermeté dans l’ancrage, la fluidité et la souplesse dans le mouvement.

Dans le fait de se courber, se pencher d’un côté et de l’autre, il y a aussi cette notion de prêter l’oreille, puis d’accueillir nos différences. Comme un miroir qui prend le temps de la réflexion, nous explorons la gauche et la droite, le masculin et le féminin, l’Orient et l’Occident.

Dans un geste éminemment féminin, puisque le corps dessine une courbe, nous allons aussi accepter de « prêter le flanc », d’être vulnérables, et rester sans aucune peur dans cette attitude d’abandon, Pour mieux revenir au centre ensuite, dans un équilibre d’une force et d’une dimension nouvelles, nos deux « côtés » n’étant plus vécus en opposition mais en union, au centre justement, non pas en fusion mais en transcendance.

 

Qu’est-ce qu’une flexion latérale ?

Elle consiste à incliner le buste dans le plan frontal, d’un côté puis de l’autre, à gauche et à droite.
 

Ce qui sera essentiel dans tout ce travail sera :

La position du bassin qui restera maintenu en bascule afin de ne pas vriller en avant ;
L’étirement préalable de la colonne vertébrale afin de mieux l’assouplir ensuite.
La flexion latérale aura pour effets d’assouplir les flancs thoraciques, d’étirer la taille, de redonner à la colonne vertébrale toute sa souplesse latérale en sollicitant le système ligamentaire et musculaire.

Par le jeu de l’ouverture et la fermeture des côtés, elle va améliorer et amplifier les capacités costales des poumons, et « brasser » les intestins, le foie, la vésicule, la rate etc.

Plus facile à aborder dans les postures assises, elle présente un caractère d’une grande tonicité debout. Elle demande force et souplesse …

La pratique va jouer sur la découverte de l’asymétrie. Je souligne l’importance qui sera accordée au souffle tout au long de la séance. Le souffle est capital. C’est lui qui nous ramène à ce que nous faisons. Il est le garant de notre vigilance de notre état « en » yoga.

J’ai commencé ces quelques pages en vous parlant d’un arbre, le chêne.


Je voudrais les conclure en en évoquant un autre, celui de la sagesse orientale :

« La tempérance est un arbre qui a pour racine le

contentement de peu et pour fruit le calme et la paix ».


Alors, dans nos vies agitées, prenons le temps de suspendre le temps et demandons-nous quelle est la dimension de l’espace d’un instant…

En nous penchant vers la droite… ou vers la gauche ?


Isabelle Morin-Larbey - Extrait de la Revue Française de Yoga – Juillet 1996

"Ce cœur toujours en naissance",

La tradition japonaise du zen, ainsi que les traditions monastiques d'Occident, valorisent la répétition d'une certaine routine de gestes comme chemin de transformation et de simplification intérieure. Il s'agit d'abord d'apprendre une technique, de s'imprégner tant et plus de cette technique jusqu'à ce qu'elle devienne pour nous un geste simple, c'est-à-dire que l'on peut exécuter sans se déformer, en restant dans notre vérité, naturel. Pour cela, bien sûr, il faudra répéter, mais nous gagnerons à ne pas nous laisser abuser : répéter n'est pas reproduire à l'identique. Pour devenir intime avec un geste, au contraire, il peut être intéressant de le contourner, de l'expérimenter dans une grande diversité de situations. La véritable répétition ne viendra qu'ensuite. Ici, on ne répète pas pour apprendre à faire, on répète un geste que l'on sait parfaitement faire, au point qu'il n'y a, pour nous, plus aucun enjeu personnel dans ce geste, aucun autre enjeu que d'y rencontrer la vie dans les plus subtils et les plus mystérieux de ses frémissements.

Sylvie Massart - Extrait de la Revue Française de Yoga - juillet 2021